Marcher sans carte

Auteur(s): 

Aimée Fleury

Agente de recherche au CREMIS
Revue: 
Vol 3 No 4 - Automne 2010

C’est sous l’impulsion d’une poignée de passionnés portant la cause de la discrimination qu’une vingtaine de Québécois a pris cet automne la voie des airs pour rejoindre Lille (France), où les attendaient des mordus de la question pour un échange intensif d’idées. C’était le début d’un nouvel Atelier de recherche et d’actions sur les discriminations et les inégalités (RADI) autour de sujets qui n’ont pas de frontières : les identités stigmatisées et les discriminations. Par quels processus naissent-elles ? Quels enjeux de pouvoir révèlent-elles ? Quelles sont leurs conséquences ? Comment y réagir socialement et quelles mesures seraient efficaces pour les contrecarrer ?

Des questions de fond suscitant des réponses incomplètes et insatisfaisantes, des enjeux colossaux et hypocrites qui divisent pour mieux aveugler, de grands défis donc, pour un groupe hétéroclite spécialement constitué pour réunir différents savoirs complémentaires et nécessaires à une compréhension globale des problèmes. Quelques citoyens victimes de discriminations apportent leur savoir d’expérience, des praticiens intervenant auprès de différentes populations marginalisées soutiennent la dénonciation grâce à leur savoir de terrain, des chercheurs ainsi que des étudiants viennent appuyer ces témoignages à l’aide de recherches récentes sur les réalités dénoncées, élargissent la réflexion et complètent ainsi l’éventail des savoirs afin de présenter des conclusions et des recommandations crédibles.

Talon d’Achille

C’est l’horloge biologique chamboulée par le décalage horaire que nous avons entamé la semaine de travail en ateliers à Lille par une tempête d’idées. Enthousiastes et fébriles, nous entreprenons les échanges en sous-groupes, à bâtons rompus d’abord, pour mieux nous connaître. Nous prenons rapidement conscience des difficultés qui nous attendent au détour d’un propos exprimé maladroitement ou d’une phrase mal interprétée; rien n’est simple lorsqu’on aborde un sujet aussi sensible. Des discussions animées mettent au jour des thèmes de débat qui s’appuient sur les forces et les expériences des participants.

Le postulat de départ, accepté par chacun, est que de la richesse des connaissances du groupe émergera un contenu à discuter dans un colloque prévu à la fin de l’aventure. Nous ignorons alors combien la mission s’avèrera un casse-tête relationnel et communicationnel qui amènera plusieurs à se remettre en question. Chacun, muni de ses meilleures intentions, tente de faire entendre sa voix pour faire valoir ses connaissances sur le problème. De la force même du groupe naissent des obstacles : des contextes culturels variés, des discours tenus dans un jargon spécifique à chaque groupe de participants, des champs d’intérêts approfondis par l’expérience, des personnalités fortes et des sensibilités spécifiques. Surgit alors une myriade de discussions parallèles et de conciliations desquelles émerge un constat percutant : la discrimination se glisse même parmi nous ! Les réactions suscitées sont fortes, mais pas question de se résigner.

En effet, malgré toute la bonne foi des personnes présentes pour dénoncer et combattre les inégalités sociales et la discrimination, leur diversité est à la fois leur plus grand atout et leur talon d’Achille. La richesse provenant de la mise en commun des apports des divers participants se heurte dès le départ à la difficulté de conjuguer les différentes perspectives sur le phénomène en accordant une place égale au savoir de chacun. C’est à la surprise de tous que naissent certains malaises et sentiments d’exclusion ou d’incompétence qui provoqueront des questionnements essentiels.

Trame de fond

Nos rencontres ont lieu avec comme trame de fond des manifestations contre la réforme des retraites du gouvernement Sarkozy. Les affrontements entre la police et les jeunes se font entendre si près de la maison des associations de quartier où se déroulent nos discussions qu’une atmosphère de révolution plane dans les locaux. Des bruits proviennent de l’extérieur et nous interpellent : des aboiements des chiens policiers, des sirènes, des sifflets, des cris, des vitres d’abribus fracassées et la rumeur de la foule qui relaie l’information d’une charge de la police… Impliqués malgré nous un matin dans ces événements, lorsque nous devons nous frayer un chemin entre les deux camps pour nous rendre à nos locaux de travail, nous choisissons ensuite de joindre le grand rassemblement officiel pour marcher avec les manifestants jusqu’à la mairie. Cette action fouette le sang des troupes en rappelant les luttes concrètes qui se mènent en lien avec nos discussions. Tout cela est bien réel !

Pour certains, la nuit porte conseil, comme c’est le cas pour l’animateur de notre groupe, figure centrale du projet. Celui-ci nous soumet chaque matin les thèmes de la veille, retravaillés et restructurés, pour mieux les développer parmi des sous-groupes qui se précisent. Le temps file au rythme des conversations chargées d’idées, de pistes de réflexion et d’expériences qu’on cherche à synthétiser pour ne laisser de côté aucun apport. Les délais se resserrent inéluctablement, nous pressant d’éviter de nous égarer en digressions. Notre souci commun de présenter un produit de qualité au colloque qui clôt le séjour force les compromis.

Création fiévreuse

Il subsiste toujours à cette étape un flou déstabilisant qui met tout le monde sur les dents, affamé de certitudes. Tout à nos conciliabules et à notre empressement, il nous reste encore à préciser les thèmes principaux sur lesquels s’appuieront les discussions lors du colloque. Soumis aux débats collectifs, ces thèmes se sont dessinés progressivement. La peur est identifiée comme vecteur essentiel dans la mise en place et la justification des mesures discriminatoires. La nocivité de la stigmatisation des individus, qui simplifie leur identité pour justifier leur exclusion, est dénoncée. Nous tentons de révéler certains enjeux qui se cachent derrière la défense et la propagation de comportements discriminatoires qui favorisent un système économique souvent pris pour acquis et qui profite à des privilégiés qui défendent férocement leur position lorsqu’ils craignent de la perdre. Telle une ultime surprise, la création fiévreuse des derniers moments se marie aux nombreux événements marquants qui ont ponctué notre séjour d’imprévus.

Il aurait été injustifiable de déployer autant d’énergie et de patience dans une entreprise sans diffusion. Celle-ci prend la forme d’un colloque à la fin de notre participation à cette édition du RADI. Il est conçu pour faire réagir les participants, qui proviennent surtout des milieux associatif et municipal des régions lilloise et parisienne. Nous avons travaillé en sous-groupes suite aux présentations des thèmes. Le colloque donne lieu à des échanges et des réflexions qui récompensent le groupe de son travail assidu. Nous tirons fierté de la crédibilité que la diversité de notre alliance nous avait promise en échange du tribut à payer. Grâce aux passions soulevées parmi l’auditoire, nous pouvons réitérer l’importance du débat sur les discriminations face à l’inertie politique.

L’inattendu

Après l’addition d’une escale imprévue au trajet d’avion, les grèves spontanées des transports, les chocs culturels risquant de compromettre les relations à l’intérieur du groupe, la brève expérience des difficiles conditions de logement auxquelles sont réduits de jeunes travailleurs lillois, subsistent peu de souvenirs de ce qui avait été prévu. L’inattendu a engendré l’innovation tant dans les changements de programme dus aux délais en tous genres, que dans le processus tâtonnant de création d’un groupe qui marche sans carte et a peur de se perdre, mais qui s’est entendu sur une destination commune. L’aventure aura ainsi éprouvé sans pitié les capacités d’adaptation des participants et en aura dévoilé des ressources dont ils n’auraient pas tiré profit autrement.

Note

  1. Les Ateliers internationaux de recherche et d’actions sur les discriminations et les inégalités sont organisés par le CREMIS depuis 2004 au Québec et en France, en collaboration avec l’Office franco-québécois pour la jeunesse et, depuis 2009, la Convention laïque pour l’Égalité (CLÉ) Nord-Pas-de-Calais.