Portrait des femmes en situation d’itinérance : de multiples visages

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Vol. 8 No. 2 - Automne 2015

Auteur-es: Lucie Gélineau, Sophier Dupéré, Christiane Bergeron-Leclerc, Michèle Clément, Estelle Carde, Marie-Hélène Morin, Pierre-André Tremblay, Nathalie Brisseau, Marie-Claude Carrier

« Le gros problème avec l’itinérance, c’est qu’on pense toujours que ça va arriver aux autres, mais pas à nous. Pis, quand on se retrouve là-dedans, on voudrait s’en sortir parce qu’on est intelligente quand même. (…) Comment tu fais un moment donné quand tu virailles? Comment tu fais pour trouver la solution? Tu t’en vas chez un twit qui te maltraite, qui te fait tous les temps, pour avoir une adresse. Esti que tu ne vaux pas cher». Amélie (RAIIQ et al., 2008) 

Que savons-nous sur l’itinérance des femmes, plus particulièrement les motifs de leur entrée dans la rue, leurs conditions de (sur)vie ainsi que les interventions sociales qui les concernent ? Dans le cadre d’une revue préliminaire de la littérature scientifique ainsi que de documents produits par des milieux de pratique et des tables de concertation (2005-2015), nous avons recensé une centaine d’écrits. De ceux-ci, nous en avons retenu près de trente qui portent sur une compréhension d’ensemble du phénomène de l’itinérance au féminin. L’objectif était d’identifier les éléments qui gagneraient, dans le cadre de la recherche, à être précisés ou confirmés, ainsi que les zones d’ombre à documenter et explorer. Ce sont les constats tirés de cet exercice que nous souhaitons présenter ici, à la fois pour éclairer de futurs travaux de recherche, mais aussi pour réaffirmer des voies d’intervention. Mais avant tout, balisons cet échange en précisant ce que nous entendons par itinérance.

Une définition

La définition de l’itinérance a gagné ces dernières années en complexité, donnant peu à peu une visibilité à des expériences longtemps demeurées dans l’ombre (Fournier et al., 2015). Dans ce texte, elle prend pour pierre d’assise la définition du Canadian Observatory on Homelessness (Gaetz et al., 2013, p. 4)(Gaetz, Donaldson, Richter, & Gulliver, 2013): «L’itinérance décrit la situation d’un individu ou d’une famille qui n’a pas de logement stable, permanent et adéquat, ou qui n’a pas de possibilité ou la capacité immédiate de s’en procurer un. C’est le résultat d’obstacles systémiques et sociétaux, d’un manque de logements abordables et adéquats, et/ou de défis financiers, mentaux, cognitifs, de comportement ou physiques qu’éprouve l’individu ou la famille, et de racisme et de discrimination. La plupart des gens ne choisissent pas d’être un sans-abri et l’expérience est généralement négative, stressante et pénible».

Parler d’itinérance, c’est parler de différentes situations de logement (FEANTSA in Sikich, 2008). Les représentations sociales – dont celles des femmes en situation d’itinérance (Cambrini, 2013) et des ressources d’aide – restreignent souvent le sens de l’itinérance à l’unique dimension d’être sans abri ou sans toit (rooflessness). Mais être en situation d’itinérance c’est aussi être sans domicile fixe (homelessness) ; vivre dans des lieux « dangereux » (insecure housing) ; vivre dans des lieux inadéquats (inadequate housing). Autrement dit, les situations d’itinérance sont « visibles » dans la sphère publique, et cachées, dans la sphère privée.

La prise en compte de l’itinérance invisible et cachée est essentielle à la compréhension des trajectoires d’itinérance au féminin (Bouchard et al., 1988, Novac et al., 2002, Carie et al., 2007, Conseil des Montréalaises, 2008, RAIIQ et al., 2008, Sikich, 2008, Bowpitt et al., 2011, La rue des femmes, 2011, Christensen, 2012, Gaetz et al., 2013, Gouvernement du Québec, 2014a, Table des groupes de femmes de Montréal, 2015). Bien que présentes dans l’espace public (Bowpitt et al., 2011, Cambrini, 2013), les femmes auraient tendance à camoufler leurs situations d’itinérance pour divers motifs dont des raisons de sécurité, de dignité et de préservation des liens sociaux ; elles sont ainsi souvent invisibles (Bouchard et al., 1988, RAIIQ et al., 2008, Sikich, 2008, La rue des femmes, 2011, Cambrini, 2013, Gaetz et al., 2013). Leur socialisation, ainsi que les rapports sociaux inégalitaires dans lesquels elles s’inscrivent, les rendraient également plus à risque d’itinérance cachée. Cette tension entre sphères publique (itinérance visible) et privée (itinérance cachée) gagne donc à être prise en compte.

La spirale

L’importance de l’itinérance, particulièrement chez les femmes, est difficile à évaluer. Il existe peu de portraits et ceux-ci présentent des limites méthodologiques importantes. L’expérience du dénombrement montréalais réalisé en 2015 ainsi que les réflexions et pratiques de l’INSEE en France le démontrent. Gaetz et al (2013) proposent un ratio de trois personnes en itinérance cachée pour une personne sans abri. Au Canada, 26,2% de la population dans les refuges mixtes seraient féminine. Le nombre estimé de femmes itinérantes par nuit au Canada pourrait donc avoisiner les 21 000.. Rollinson (2007) estime qu’on retrouverait en milieu rural plus de femmes et de familles en situation d’itinérance cachée et plus de premières entrées en itinérance. La rareté des ressources en milieu rural fait en sorte que ce problème demeure méconnu. Au final, plusieurs s’entendent pour dire que le nombre de femmes en situation d’itinérance serait sous-estimé et qu’il irait en croissant (Sikich, 2008, La rue des femmes, 2011). D’ailleurs, en 2013-2014, on note, sur l’ensemble du territoire du Québec, un taux d’occupation de 103,9% dans les ressources d’hébergement d’urgence réservées aux femmes et un taux de refus et de débordement plus élevé que pour les hommes (Québec, 2014b). 

Les visages des femmes en situation d’itinérance sont également multiples : des plus jeunes aux plus âgées, des femmes des Premières Nations à celles issues des minorités ethniques ou de l’immigration, celles qui ont des enfants, ou sont transgenres. Certaines sont sans problématique assez sévère pour les rendre éligibles rapidement à des services, alors que d’autres présentent de multiples problématiques (Gélineau et al., 2006, Sikich, 2008, Bowpitt et al., 2011, La rue des femmes, 2011, Cambrini, 2013, Cameron et al., 2015). Les différences spatiales (rural/urbain, Montréal/régions éloignées) sont aussi apparentes. Il nous semble donc important pour l’intervention et pour le développement des politiques de mieux comprendre ces réalités sous l’angle des rapports sociaux inégalitaires et celui de leurs interactions.

Si plusieurs s’arrêtent sur des problématiques spécifiques, plus rares sont les auteurs qui abordent la problématique large de l’itinérance au féminin, notamment au Québec. Dans la littérature, les parcours d’itinérance sont liés à l’impact cumulatif de facteurs/stresseurs complexes et interreliés (RAIIQ et al., 2008, Finfgeld-Connett, 2010, Gaetz et al., 2013, Cameron et al., 2015) ainsi qu’aux stratégies de survie et de débrouillardise qui mènent à l’itinérance et résultent de cette dernière (Finfgeld-Connett, 2010, Cambrini, 2013, Gaetz et al., 2013, Comes in Cameron et al., 2015). Le stress généré, l’impuissance et la baisse d’estime de soi font pression sur la santé mentale et physique ainsi que sur l’apparition et la complexification de problèmes de consommation, de jeu pathologique et de santé (Tiscler, Williamson in Conseil des Montréalaises, 2008, La rue des femmes, 2011, Cameron et al., 2015). Certains représentent ce mouvement de complexification et d’interaction des facteurs par l’image d’une spirale descendante (RAIIQ et al., 2008, Combs, 2012). Bien que ce mouvement ne soit pas spécifique aux femmes, la spirale descendante peut durer plus longtemps dans leur cas avant le passage au sans-abrisme (Conseil des Montréalaises, 2008, Finfgeld-Connett, 2010). L’interaction des facteurs/stresseurs, ainsi que la spirale descendante sont donc à prendre en compte dans l’intervention.

L’expérience de l’itinérance est fondamentalement « genrée ». Bien que l’itinérance masculine et féminine partagent des caractéristiques et des risques communs (Bowpitt et al., 2011), la lecture de ces caractéristiques et des motifs sous-jacents prend son sens par l’étude des rapports sociaux de sexe et d’autres rapports inégalitaires.

L’arrivée dans des situations d’itinérance due à la pauvreté distinguerait les trajectoires des femmes de celles des hommes (Cameron et al., 2015). L’importance de la pauvreté dans les trajectoires d’itinérance au féminin est mise en relief par plusieurs (Gélineau et al., 2006, Conseil des Montréalaises, 2008, RAIIQ et al., 2008, Finfgeld-Connett, 2010, La rue des femmes, 2011, Gaetz et al., 2013). Dans les pays industrialisés, les femmes ne dépendent plus des hommes pour leur vie quotidienne, mais bien d’elles-mêmes et de leur accès au marché du travail (Sikich, 2008). Or, ce marché est en défaveur des femmes : leur revenu y est encore inférieur et leurs emplois souvent plus précaires, sans compter l’impact de la maternité et de la monoparentalité sur leurs trajectoires d’emploi et de pauvreté (Bouchard et al., 1988, Glasser, 1994, Lenon, 2000). Les secteurs d’emploi féminins seraient également plus touchés par les mesures d’austérité. Elles seraient plus fragiles aux changements apportés aux programmes sociaux liés au soutien du revenu (Conseil des Montréalaises, 2008, Cameron et al., 2015). Les jeunes femmes, les femmes âgées sans enfants et les femmes immigrantes seraient plus vulnérables à ces «trous» dans les filets de sécurité sociale (Sikich, 2008, La rue des femmes, 2011).

La violence – domestique, sexuelle, ou faisant partie de l’abus ou de la négligence à l’enfance – est aussi étroitement associée à la spirale de l’itinérance au féminin (Lenon, 2000, Gélineau et al., 2006, Conseil des Montréalaises, 2008, RAIIQ et al., 2008, Finfgeld-Connett, 2010, Bowpitt et al., 2011, Gaetz et al., 2013, Cameron et al., 2015). Pour certains, elle est le problème majeur auquel les femmes en situation d’itinérance sont confrontées, davantage que les problèmes de santé mentale ou de toxicomanie, même si elle peut y être intimement liée (Novac et al., 2002, RAIIQ et al., 2008). La violence s’exprime différemment selon les rapports sociaux inégalitaires (Sikich, 2008, La rue des femmes, 2011). L’entrée en itinérance, dont le recours aux refuges mixtes, rend les femmes vulnérables à de nouveaux abus et à l’exploitation sexuelle (Lenon, 2000, La rue des femmes, 2011, Gaetz et al., 2013, Cameron et al., 2015). Plusieurs stratégies de survie concourent à cette vulnérabilité, notamment le recours au «sexe de survie» et des comportements d’attachement mal adaptés (Finfgeld-Connett, 2010). De même, si les hommes recourent davantage aux activités criminelles, les femmes se retournent davantage vers la prostitution, à la fois comme source de revenu, mais aussi comme référent identitaire (Bowpitt et al., 2011, La rue des femmes, 2011, Cameron et al., 2015).

La maternité est aussi source de souffrance générée par la crainte de perdre la garde des enfants, par la crainte de la prise en charge de ces derniers par la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ), ainsi que par l’espoir soutenu de retisser des liens avec eux. Si la maternité peut se révéler une clef pour prendre soin de soi, elle peut aussi contribuer à l’aggravation de leur état (Conseil des Montréalaises, 2008, RAIIQ et al., 2008, Finfgeld-Connett, 2010, Cameron et al., 2015).

Le rôle de proche-aidante assumé par certaines femmes, bien que moins mis en lumière dans les travaux recensés, demeure source de fragilisation et, dans certains cas, une porte d’entrée vers l’itinérance (RAIIQ et al., 2008). Exercer ce rôle peut impliquer déménagement, amenuisement du réseau social, violence psychologique et réduction, parfois drastique, des revenus. Or les femmes, notamment par leur socialisation, sont appelées à devenir l’ultime filet de sécurité sociale en matière de santé et services sociaux avec le démantèlement des politiques sociales en contexte néolibéral.

D’autres facteurs sont à prendre en compte : les problèmes de santé mentale (Dubreucq, 2008, RAIIQ et al., 2008, Finfgeld-Connett, 2010, La rue des femmes, 2011, Fournier et al., 2013, Gaetz et al., 2013, Cameron et al., 2015), les sorties des institutions – DPJ, hôpitaux, prisons (RAIIQ et al., 2008, La rue des femmes, 2011, Gaetz et al., 2013, Cameron et al., 2015), l’accès difficile à un logement ou la perte de ce dernier (RAIIQ et al., 2008, Bowpitt et al., 2011, Gaetz et al., 2013, FRAPRU, 2015), la toxicomanie (RAIIQ et al., 2008, Finfgeld-Connett, 2010, Gaetz et al., 2013, Cameron et al., 2015), le jeu pathologique (RAIIQ et al., 2008),  la culture d’errance  (RAIIQ et al., 2008) et les pertes et traumas vécus pendant l’enfance (RAIIQ et al., 2008, Bowpitt et al., 2011, Cameron et al., 2015). Beaucoup reste néanmoins à faire pour mieux comprendre les caractéristiques de l’itinérance au féminin au Québec, notamment dans une perspective intersectionnelle, c’est-à-dire, en tenant compte, dans la vie des femmes, de la conjugaison des divers rapports sociaux inégalitaires.

Les services

Dans la littérature consultée, la sortie de la spirale de l’itinérance est, elle aussi, conforme à l’image de cette spirale : elle est tout sauf un parcours en ligne droite. Elle peut être marquée par des pas en avant suivis de pas en arrière, les femmes recourant à une diversité de services à différentes occasions pour répondre à leurs besoins immédiats ou de réaffiliation (Finfgeld-Connett, 2010, Cameron et al., 2015).

Les thématiques abordées liées aux ressources et services, tenant compte des caractéristiques de l’itinérance au féminin, sont multiples. Parmi celles-ci nous retrouvons la difficulté d’accès, la difficulté de rejoindre les femmes, le problème de la rétention dans le réseau de services sociaux et de santé, la nature des services offerts, les pratiques préconisées, et la transformation des services en contexte d’austérité.

En ce qui concerne la difficulté d’accès aux services et ressources, plusieurs nomment la difficulté pour les femmes d’obtenir du soutien et des soins professionnels, compte tenu de l’absence, de la rareté ou de l’éloignement des ressources. Ce constat serait particulièrement criant pour les ressources en santé mentale ou pour celles s’adressant aux femmes avec des enfants. Le sous-financement de ces ressources et les contraintes imposées à l’offre de services qui en découlent sont aussi mis en lumière. Le non-accès lié aux refus en raison des critères d’admission ou d’expulsion est aussi, pour certaines femmes, problématique (Gélineau et al., 2006, RAIIQ et al., 2008, Finfgeld-Connett, 2010, La rue des femmes, 2011, Fournier et al., 2013, P.a.s. de la rue et al., 2013, Cameron et al., 2015, Table des groupes de femmes de Montréal, 2015). 

Les ressources existantes peuvent aussi avoir de la difficulté à rejoindre les femmes en situation d’itinérance (Novac et al., 2002, Conseil des Montréalaises, 2008, Gélineau et al., 2008, RAIIQ et al., 2008, Fournier et al., 2013, Gaetz et al., 2013, P.a.s. de la rue et al., 2013, Cameron et al., 2015, Table des groupes de femmes de Montréal, 2015). Plusieurs relèvent le défi d’identifier les femmes en situation d’itinérance, ou encore de faire en sorte que ces dernières se reconnaissent dans cette situation sans se sentir « imposteures » – c’est-à-dire prenant la place d’une personne qui aurait davantage de besoins qu’elles.

Le rapport aux ressources en raison de la représentation qu’en ont les femmes est aussi mis en lumière. Deux enjeux particuliers ressortent : comment rejoindre les mères qui ont peur des services par crainte d’être « rapportées » auprès du système de protection de l’enfance et celui, concomitant, de panser le rapport aux services officiels, pour celles qui ont elles-mêmes vécu une histoire de prise en charge dans leur enfance. Le fait de devoir révéler son histoire, comme condition à l’utilisation de certains services, est aussi relevé comme frein à la fréquentation des ressources, ou encore de devoir démontrer son engagement et sa volonté de s’en sortir. Des enjeux logistiques sont aussi identifiés, notamment la difficile coordination des rendez-vous, compte tenu des horaires des différents services et des distances à parcourir entre les ressources.

Il y a aussi le problème de la rétention des femmes dans les ressources et programmes (RAIIQ et al., 2008, Bowpitt et al., 2011, La rue des femmes, 2011). Les femmes quitteraient prématurément les ressources notamment en raison d’une structure rigide de services, faisant en sorte que certaines n’y trouvent pas leur place. La non-rétention peut aussi être attribuable aux contraintes liées à la cohabitation de femmes présentant des visages diversifiés dans les ressources non mixtes et en raison de la cohabitation des hommes et des femmes dans des ressources mixtes. On souligne la nécessité de préserver et de nourrir le lien de confiance dans l’intervention et les défis qui y sont associés.

D’autres relèvent le manque d’adéquation perçu entre les services offerts et les besoins des femmes (Sikich, 2008, La rue des femmes, 2011, Cameron et al., 2015). On note l’importance et l’intérêt de tenir compte du genre dans les façons de penser et de maintenir les services ainsi que d’offrir des lieux de non-mixité en matière d’intervention. La fragmentation de l’offre de services sur la base de problématiques et leur difficile arrimage, notamment entre celles dédiées à l’itinérance et celles du réseau des femmes, posent également problème. Enfin, le manque de coordination ou de cohérence dans les divers plans d’intervention préconisés par chacune des ressources est également soulevé.

Les pratiques d’intervention préconisées auprès des femmes en situation d’itinérance dans la littérature sont surtout celles qui permettent la reconstruction de soi, la transformation de son rapport aux autres et au monde, ainsi que la participation au changement social (RAIIQ et al., 2008, La rue des femmes, 2011, Cambrini, 2013, Combs, 2012, P.A.S. de la rue et al., 2013, Finfgeld-Connett, 2010, Table des groupes de femmes de Montréal, 2015). Les sessions de groupe structurées favorisant l’empowerment auraient, selon certains essais cliniques, le plus de portée. Il en irait de même pour la mise en place de communautés thérapeutiques, ainsi que pour la défense de droits. Sont aussi préconisés l’accompagnement dans la communauté, le développement de logements sociaux ou privés avec soutien communautaire, la non-mixité et le travail de liaison (RAIIQ et al., 2008, La rue des femmes, 2011, Table des groupes de femmes de Montréal, 2015, Conseil des Montréalaises, 2008, Gaetz et al., 2013, Speirs et al., 2013). La concordance entre les interventions prônées et les causes et facteurs identifiés en début de cet article est, de prime abord, peu explicite chez ces auteurs. Nous y retrouvons, par ailleurs, une nette prépondérance de pratiques visant la personne, comme si l’itinérance était perçue comme un problème dont la solution serait avant tout personnelle et non structurelle.

Enfin, l’exemple de la Grande Bretagne suggère que les politiques d’austérité et les transformations délétères des services d’aide qui en découlent viendraient précariser la situation des femmes en situation d’itinérance (Harrisson in Bowpitt et al., 2011, Cameron et al., 2015). Ces transformations prennent la forme d’une fragmentation des services et de fermeture de ressources. Elles peuvent aussi donner lieu à la «consolidation» de ces dernières en développant une offre de services s’adressant à la fois aux hommes et aux femmes, tout en contribuant à la diminution des services professionnels, au passage de l’«intervention» vers l’«évaluation» et à la transformation des discours dominants qui mettent l’accent davantage sur la résilience que sur la vulnérabilité.

Responsabilité collective

Nous retenons de cette exploration des écrits que pour bien comprendre l’itinérance des femmes, on ne peut faire abstraction de ses dimensions visibles et cachées. Il faut la voir essentiellement comme une expérience « genrée », où la pauvreté, la violence, la maternité, la proche-aidance, au-delà des problématiques de dépendance et de santé mentale, jouent un rôle central. Elle ne présente pas un seul visage et il apparaît incontournable de tenir compte des rapports sociaux inégalitaires liés notamment à l’origine, aux conditions socio-économiques, au handicap et au genre. Enfin, tous ces facteurs interagissent entre eux, entrainant un mouvement de complexification s’apparentant à une spirale descendante.

L’accès aux services, notamment ceux s’adressant spécifiquement aux femmes en situation d’itinérance, est difficile. Lorsque les services sont présents, il y a toujours l’enjeu de rejoindre les femmes et de faire en sorte qu’elles se reconnaissent dans l’offre de services et s’y sentent en confiance. Il y a intérêt à développer, maintenir et coordonner les services non mixtes s’adressant spécifiquement aux femmes. Or ceux-ci s’avèrent à risque en temps d’austérité et de montée des discours néolibéraux mettant plus que jamais l’accent sur la responsabilité personnelle plutôt que collective.

Il faut donc tenir compte des rapports sociaux inégalitaires dans l’élaboration d’interventions, de politiques, de plans d’action ou de travaux de recherche, en portant une attention particulière aux dimensions structurelles et non uniquement personnelles des trajectoires de ces femmes. Il ne s’agit pas de percevoir l’itinérance au féminin comme essentiellement un problème individuel demandant des interventions individuelles, mais comme un problème social requérant des interventions collectives. Il faut également prendre en compte la parole et l’expérience des femmes en situation d’itinérance, ainsi que leurs propres analyses de leur situation, des politiques ou des services les concernant. Cette prise en compte est rarement faite dans les écrits consultés. À cette fin il faut créer les espaces où savoirs pratiques, d’expérience et académiques peuvent être croisés, afin de mieux comprendre et ainsi mieux soutenir les femmes en situation d’itinérance, voire prévenir l’itinérance au féminin.

Notes

 

1. Gélineau, Lucie, professeure, Université du Québec à Rimouski ; Dupéré, Sophie, professeure, Sciences infirmières, Université Laval, membre du CREMIS ; Bergeron-Leclerc, Christiane, professeure, Sciences humaines, Université du Québec à Chicoutimi ; Clément, Michèle, chercheure, CSSS de la Vieille Capitale (CIUSSS de la Capitale nationale) ; Carde, Estelle, professeure, Sociologie, Université de Montréal, membre du CREMIS ; Morin, Marie-Hélène, professeure, travail social, Université du Québec à Rimouski ; Tremblay, Pierre-André, professeur, Sciences humaines, Université du Québec à Chicoutimi ; Brisseau, Nathalie, coordonnatrice RAIIQ, Morency-Carrier, Marie-Claude, Université du Québec à Rimouski.

 

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