Renouer avec la créativité : l’inclusion par le théâtre

Le citoyen doit retrouver sa force d’imagination car c’est à travers elle, qu’il pourra penser l’impensable et créer des changements dans ses conditions de vie. Les espaces de création collective sont des lieux privilégiés pour recréer une parole différente; un exercice démocratique qui se construit à travers l’imaginaire des citoyens. » – Ricardo Petrella

« Nous sommes tous des artistes : en faisant du théâtre, nous apprenons à voir ce qui nous saute aux yeux, mais que nous sommes incapables de voir tant nous sommes peu habitués à regarder. Ce qui nous est familier nous devient invisible : faire du théâtre, c’est éclairer la scène de notre vie de tous les jours. » –Augusto Boal1

Le théâtre d’intervention peut-il devenir un moteur de changement personnel et interpersonnel dans un contexte de solitude ou d’isolement social ? En 2007, j’ai entamé un mémoire en communication sur le théâtre comme vecteur d’intervention par son exercice expressif et son vécu de groupe. Ayant été praticienne en théâtre d’intervention, j’avais l’impression que le théâtre pouvait favoriser la transformation personnelle et communicationnelle des personnes, en plus de créer un contexte de rencontres sociales accessibles à tous.

Cette recherche s’étant réalisée dans une optique de recherche-action, l’intention était de co-construire un projet avec un organisme qui y verrait un intérêt plus global qu’une activité de loisir de plus à son agenda. Plusieurs organismes œuvrant avec des populations marginalisées ou isolées socialement ont été contactés.

Suite à une rencontre avec les intervenantes de l’organisme l’Écho des femmes de la Petite-Patrie, une collaboration a été établie. Cet organisme existe depuis 1986 et a le mandat premier de briser la solitude des femmes à Montréal et, plus spécifiquement, dans le quartier. Il a été fondé suite à une consultation publique menée par le Centre local de services communautaires (CLSC) de la Petite Patrie qui rapportait la grande solitude, la pauvreté et la violence dans la vie de plusieurs femmes du quartier. À la première rencontre, les intervenantes venaient de terminer un exercice de consultation auprès de leurs membres et celles-ci demandaient la mise en place d’une activité de théâtre. En plus de répondre à cette demande, ce projet de théâtre d’intervention constituait, aux yeux des intervenantes, un projet politique intéressant car il permettait une réflexion et une action sur les facteurs sociaux qui prédisposent les personnes à la solitude sociale.

Création collective

Ensemble, nous avons convenu d’un atelier hebdomadaire de trois heures, s’étalant sur douze semaines et cheminant vers la tenue d’un spectacle qui serait présenté à la fête de Noël de l’organisme. Les participantes ont été rencontrées lors d’une soirée qui visait à informer les membres du contenu des activités à venir et procéder aux inscriptions. La principale question posée lors de cette soirée se résumait à celle-ci : « serais-je capable d’y participer » ? Avant toute chose, ce projet se voulait une activité d’inclusion. Cependant, dans les faits, l’inclusion au sein d’une activité de théâtre est loin d’être un exercice spontané et facile à maintenir. Il faut rester vigilant aux finalités du projet et éviter les pièges que tend parfois l’envie de rapidité et de performance.

À la première semaine de l’atelier, onze personnes se sont présentées au local de l’organisme pour amorcer le projet : des femmes âgées entre 25 et 70 ans, vivant seules pour la plupart et dans des situations de grande pauvreté. Au fil des rencontres, j’ai pu constater que plusieurs participantes avaient traversé des épisodes importants de dépression et qu’elles vivaient souvent séparées de leur famille, pour des raisons géographiques ou en raison de conflits familiaux.

L’activité de théâtre se voulait une occasion de rencontre, mais aussi un exercice de réflexion et d’expression collective. Chaque vendredi, le groupe se réunissait dans les locaux de l’organisme. Lors de la première heure, nous discutions autour d’un café de différents sujets relatifs à la solitude. Ensuite, les participantes étaient invitées à expérimenter des jeux et des exercices de théâtre – une activité d’expression spontanée et ludique pour se rencontrer et se percevoir différemment. La dernière heure était pour sa part consacrée à créer l’œuvre collective. Pour ce faire, le groupe a d’abord été amené à choisir une situation et un lieu où se déroulerait l’action. Chaque participante a ensuite créé un personnage, lesquels se sont rencontrés dans des exercices d’improvisation. À partir de ces improvisations, comme animatrice du groupe, j’ai écrit un texte qui a été ensuite relu et corrigé par les membres du groupe. Les jeux de théâtre et la création de personnages ont été deux activités très appréciées dans le projet.

Très tôt dans le projet, les potentiels et les limites des participantes se sont manifestés. À certains moments, la possibilité de mener le projet à terme a été remise en question. Un projet de création collective se veut un mouvement imprécis, qui part souvent d’un idéal, pour toucher une période trouble et remonter ensuite vers un aboutissement qu’on ne croyait plus voir venir. Ce mouvement s’apparente au processus non-linéaire décrit par Carle et al. (1998). Durant ces douze semaines, nous sommes passées du plaisir de la découverte théâtrale, au stress de la performance. À travers le temps, nous avons également vécu des situations d’opposition et de conflits interpersonnels, de la fatigue et du découragement, pour ensuite revenir au plaisir et au bouillonnement d’idées. Ultérieurement, une période de cohésion de groupe a été connue, laquelle a été suivie de conflits et d’anxiété, pour finalement voir apparaître chez les huit participantes impliquées dans le spectacle une fierté et un sentiment d’appartenance au groupe. Le spectacle fut un moment fort du processus; l’aboutissement des efforts et un exercice de communication réussi. Le public l’a accueilli chaleureusement et a mentionné s’être reconnu dans les propos présentés.

Lieu de parole

Un mois après la représentation publique, des entrevues ont été menées auprès des participantes pour connaître leur appréciation du projet. D’abord, elles ont mentionné avoir développé de nouvelles façons de s’exprimer et de résoudre leurs conflits. La majorité des participantes ont dit qu’elles avaient davantage confiance en elles-mêmes, ce qui leur donnait envie de participer à d’autres rencontres sociales et même d’en organiser. Ceci correspondait bien aux intentions du projet qui voulait créer un espace de rencontre et de création de liens sociaux. Plusieurs participantes ont mentionné que leur capacité de communiquer en situation de groupe s’était transformée positivement; qu’elles étaient davantage à l’écoute d’elles-mêmes en présence des autres et qu’elles s’exprimaient plus fréquemment. Une participante a dit avoir retrouvé un esprit de famille dans le groupe et s’y être sentie accueillie. Deux participantes ont mentionné avoir renoué avec leur créativité, une dimension d’elles-mêmes oubliée au fil du temps. Une autre participante, se décrivant comme une personne timide et anxieuse, s’est dit heureuse d’avoir relevé le défi de s’exprimer devant un public de plus de cent personnes. Une femme a dit avoir découvert son courage, sa tolérance et sa capacité d’adaptation. Pour une participante, ce qui a été marquant dans le projet, c’est d’avoir trouvé un espace sécuritaire où personne ne la critiquait ou ne lui criait après. Pour une autre, l’authenticité semble avoir été le principal acquis du projet : « ça m’a permis d’être la même mais en groupe ».  Le personnage créé a aussi été un aspect révélateur du processus. Une participante a mentionné : « Le personnage me permettait de me demander: comment je veux voir ma place dans le monde ? Comment je peux contribuer à un monde plus intéressant, contribuer à ma communauté ? J’aimais bien. On va espérer que dans la vraie vie ça se passe aussi ».

Le théâtre d’intervention dépend du groupe pour exister. Le développement de soi dans un contexte social s’expérimente donc concrètement dans un tel projet puisque chaque étape de la création collective devient un exercice de communication interpersonnelle. Avant tout, le projet cherchait à redonner un lieu de parole et d’expression à des personnes écartées de la sphère sociale. Bien qu’il soit difficile, voire impossible, d’évaluer ses retombées à long terme, la force de ce type de projet réside probablement dans cette zone créative qui consiste à agir différemment face à des problèmes sociaux et politiques bien ancrés dans nos sociétés.

Notes

1. Monsieur Boal est décédé le 1er mai 2009.

Références

Baillargeon-Fortin, A. (2009). Théâtre d’intervention et changement humain; agir sur l’isolement social. Mémoire de maîtrise, Université du Québec à Montréal.

Carle, P. (dir.) (1998). Les processus non linéaires d’intervention, Montréal, Presses de l’Université de Montréal.